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SantequizMag Hebdo 001/026 : Repenser la prévention pour faire face aux maladies et aux cycles de transition épidémiologique : Pour une politique nationale intégrée de prévention en République Démocratique du Congo
Repenser la prévention pour faire face aux maladies et aux cycles de transition épidémiologique : Pour une politique
nationale intégrée de prévention en
République Démocratique du Congo
Contexte
Pendant plusieurs décennies, les systèmes de santé africains, et
particulièrement celui de la République Démocratique du Congo (RDC), ont
tendance à répondre aux maladies une fois qu’elles apparaissent. Les
investissements se concentrent sur les médicaments, les hôpitaux, les
traitements et la gestion des crises sanitaires. Pourtant, la littérature scientifique
montre qu’un système de santé performant repose avant tout sur la prévention.
La pandémie de COVID-19, les multiples flambées d’Ebola, les épidémies récurrentes de choléra, de rougeole, de Mpox ou encore de poliomyélite rappellent que la prévention demeure le maillon le plus fragile de notre système sanitaire. Paradoxalement, alors que la RDC fait partie des pays connaissant le plus grand nombre d’épidémies en Afrique, la prévention n’occupe toujours pas une place institutionnelle clairement identifiée dans
l’organisation du Ministère de la Santé. Cette réflexion propose de replacer la prévention au cœur des politiques publiques afin de préparer la RDC aux transitions épidémiologiques du XXIᵉ siècle.
Introduction
La santé publique moderne ne consiste plus uniquement à soigner les maladies; elle vise avant tout à empêcher leur apparition. L’Organisation mondiale de la Santé définit la prévention comme : « L’ensemble des mesures visant à empêcher la survenue des maladies, à réduire leur progression et à limiter leurs
conséquences. » (OMS, 2023)
La prévention constitue l’investissement le plus rentable en santé. Selon l’OMS : << Chaque dollar investi dans la vaccination génère entre 16 et 44 dollars de bénéfices économiques>>. (WHO, 2024)
Pourtant, dans la majorité des pays à revenu faible, les dépenses de prévention
représentent une faible part des dépenses publiques de santé, tandis que les coûts liés aux urgences sanitaires augmentent continuellement. La RDC illustre
parfaitement cette contradiction. Chaque année, des centaines de millions de dollars sont mobilisés pour répondre aux épidémies : Ebola, Choléra, Rougeole, Mpox, Poliomyélite, Fièvre jaune, Méningite, Paludisme ; beaucoup des
financements interviennent essentiellement
après l’apparition des crises.
La prévention demeure largement sous-finvestie. Autrement dit, nous finançons davantage les conséquences que les causes.
Pourquoi la prévention est-elle le parent pauvre de notre système de santé ?
En santé publique, la prévention repose traditionnellement sur trois niveaux.
1. La prévention primaire : Elle consiste à empêcher l’apparition de la maladie,
par exemples : vaccination ; promotion de l’hygiène ; alimentation saine ; lutte
antivectorielle ; prévention environnementale ; éducation sanitaire.
2. La prévention secondaire : Elle vise à détecter précocement une maladie afin de réduire sa gravité. Par exemples : dépistage du cancer ; dépistage de l’hypertension ; dépistage du diabète ; dépistage de la drépanocytose.
3. La prévention tertiaire : Elle cherche à limiter les complications d’une maladie déjà installée. Par exemples : réadaptation ; suivi des maladies
chroniques ; éducation thérapeutique ; prévention des récidives.
Aujourd’hui, plusieurs auteurs proposent également d’intégrer la prévention quaternaire, destinée à éviter les actes médicaux inutiles et la
surmédicalisation.
Une prévention presque invisible dans la gouvernance sanitaire congolaise ?
Pendant longtemps, le ministère portait la dénomination de : Ministère de la
Santé Publique, Hygiène et Prévention. Aujourd’hui, il est devenu : Ministère de
la Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale. Cette évolution soulève une
interrogation institutionnelle : La prévention a-t-elle progressivement perdu sa visibilité au profit d’autres priorités administratives ?
Il ne s’agit pas d’établir un lien de causalité direct entre ce changement de dénomination et les performances du système de santé. En revanche, cette évolution invite à réfléchir à la place réellement accordée à la prévention dans
la gouvernance sanitaire. Une analyse des attributions, des directions techniques, des ressources humaines et des budgets consacrés à la prévention permettrait de mieux apprécier son niveau de priorité au sein du ministère.
Dans les faits, les interventions préventives sont souvent portées par des programmes verticaux (vaccination, lutte contre le VIH, tuberculose,
paludisme, nutrition, etc.) ou par des partenaires techniques et financiers.
Cette organisation peut conduire à une fragmentation des actions et à une absence de pilotage stratégique transversal de la prévention.
Les transitions épidémiologiques imposent un nouveau modèle !!!
L’épidémiologiste Abdel OMRAN a montré que les sociétés passent progressivement : des maladies infectieuses vers les maladies chroniques, puis vers des pathologies liées au vieillissement et aux facteurs environnementaux.
La RDC est aujourd’hui confrontée à une double charge de morbidité : les maladies infectieuses restent très présentes, tandis que les maladies non transmissibles (diabète, hypertension, cancers, maladies cardiovasculaires)
progressent rapidement. À cela s’ajoutent les effets du changement climatique, qui modifient la distribution des maladies vectorielles, augmentent les risques liés aux vagues de chaleur, aux inondations et à l’insécurité
alimentaire.
Face à cette réalité, un système de prévention doit être conçu comme un dispositif évolutif, capable d’anticiper les risques émergents plutôt que de répondre uniquement aux crises
Ebola : une leçon de santé publique !!!
Depuis 1976, la RDC a connu de nombreuses flambées de maladie à virus Ebola, plus que tout autre pays. Chaque épisode a mobilisé des ressources nationales et internationales considérables.
Au-delà du nombre de flambées, la question
essentielle est la suivante : Comment un pays peut-il être confronté à des épisodes récurrents d’une même maladie sans renforcer durablement sa capacité de prévention entre deux crises ?
Cette interrogation ne remet pas en cause les efforts déployés lors des réponses d’urgence. Elle souligne la nécessité de consolider les actions inter-épidémiques : surveillance
communautaire, approche « Une seule
santé » (One Health), communication
sur les risques, renforcement des soins
de santé primaires, vaccination lorsque
disponible et préparation opérationnelle.
Proposition de création d’une Agence Nationale de Prévention et de Promotion de la Santé :
PREV-RDC !!!
Afin de faire de la prévention un véritable pilier du système de santé congolais,
il est proposé de créer une Agence Nationale de Prévention et de Promotion
de la Santé dénommée PREV-RDC, placée sous la tutelle du Ministère de la
Santé Publique, Hygiène et Prévoyance Sociale. Cette agence aurait pour
mission de concevoir, coordonner, mettre en œuvre et évaluer la politique
nationale de prévention et de promotion de la santé, selon une approche intégrée couvrant les maladies transmissibles et non transmissibles, les risques environnementaux ainsi que les défis liés aux transitions épidémiologiques, dans
le but d’améliorer durablement l’état de santé de la population congolaise.
À ce titre, elle serait notamment chargée de :
- élaborer et mettre en œuvre la stratégie nationale de prévention et de
promotion de la santé ;
- concevoir et coordonner les campagnes nationales de sensibilisation et de communication pour le changement des comportements favorables
à la santé ;
- promouvoir l’éducation sanitaire, l’éducation thérapeutique du patient
et le développement de la littératie en santé ;
- renforcer les interventions communautaires de prévention en collaboration avec les relais communautaires, les écoles, les entreprises,
les collectivités et les organisations de la société civile ;
- promouvoir la vaccination, le dépistage précoce et les autres
interventions préventives tout au long de la vie ;
- développer des programmes de prévention des maladies transmissibles,
des maladies non transmissibles, des addictions, des traumatismes et des problèmes de santé mentale ;
- promouvoir des environnements favorables à la santé, notamment en
matière d’hygiène, de nutrition, de santé scolaire, de santé au travail et
de santé environnementale ;
- coordonner les actions de prévention liées aux risques sanitaires
émergents, aux changements climatiques et à l’approche « Une seule
santé » (One Health) ;
- évaluer l’impact des actions de prévention et produire des
recommandations fondées sur les données probantes pour orienter les
politiques publiques.
L’agence travaillerait en étroite collaboration avec les divisions provinciales de
la santé, les programmes nationaux, les établissements de soins, les universités,
les instituts de recherche, les organisations communautaires, les collectivités
territoriales ainsi que les partenaires techniques et financiers.
Une proposition complémentaire aux institutions existantes
La RDC dispose déjà de plusieurs institutions qui contribuent, chacune dans son
domaine, au renforcement du système de santé. Dans le cadre de la mise en
œuvre de la Couverture Santé Universelle (CSU), le Conseil national de la
Couverture Santé Universelle (CNCSU) s’appuie notamment sur deux organes
techniques :
- le Fonds de Promotion de la Santé (FPS), quoi que comportant le pseudonyme de Promotion de la santé, cet organe est principalement
chargé de la mobilisation, de la gestion et de l’allocation des ressources financières destinées au financement des interventions de santé, y
compris celles liées à la CSU ; d’où le besoin d’une vraie institution ayant à sa charge, la promotion de la santé.
- l’Institut National de Santé Publique (INSP), ayant approximativement le même pseudonyme que les institutions de promotion de santé publique dans d’autres pays, l’INSP constitue l’institution scientifique nationale de référence en matière de recherche, d’expertise, de surveillance épidémiologique, d’analyses de laboratoire, de formation et d’appui technique aux politiques de santé publique.
Ces institutions jouent un rôle essentiel dans le système sanitaire congolais. Toutefois, leurs missions ne couvrent pas de manière spécifique l’ensemble du champ de la prévention tel qu’il est aujourd’hui conçu dans les systèmes de
santé modernes. Le Fonds de Promotion de la Santé est principalement orienté
vers les mécanismes de financement du système de santé, tandis que l’Institut
National de Santé Publique intervient essentiellement dans les domaines de la
surveillance, de la recherche, de l’expertise scientifique et de l’appui à la
gestion des urgences sanitaires.
Au vu de ce qui a été dit précédemment, on peut oser dire à ce jour, la RDC ne dispose pas vraisemblablement d’une institution nationale dont le mandat principal est de concevoir, coordonner, piloter et évaluer l’ensemble des
politiques de prévention et de promotion de la santé.
Cette absence constitue un vide institutionnel alors même que le pays fait face à une succession de transitions épidémiologiques, à la recrudescence des maladies non transmissibles, aux menaces climatiques et aux risques d’émergence de nouvelles crises sanitaires.
La création de PREV-RDC ne viserait donc pas à se substituer aux institutions existantes, mais à compléter l’architecture institutionnelle du système de santé en dotant la RDC d’un organe spécialisé chargé de faire de la prévention un axe stratégique des politiques publiques. Cette agence travaillerait en synergie avec le CNCSU, le FPS, l’INSP, le Programme Élargi de Vaccination (PEV), les programmes nationaux de lutte contre les maladies, ainsi qu’avec les partenaires techniques et financiers. Une telle réforme permettrait d’inscrire durablement la prévention au cœur du système de santé
congolais, en passant d’une logique essentiellement réactive de gestion des
crises à une approche proactive fondée sur l’anticipation, la promotion de la santé et la réduction des risques.
Conclusion : vers un modèle congolais de prévention adapté aux réalités nationales !!!
L’objectif de cette comparaison internationale n’est pas de reproduire ou de copier intégralement un modèle étranger. Chaque système de santé évolue dans un contexte historique, économique, culturel et démographique spécifique. L’enjeu pour la République démocratique du Congo est plutôt de
s’inspirer des expériences ayant démontré leur efficacité afin de construire un
modèle national de prévention adapté aux réalités congolaises.
Cette stratégie devra tenir compte des particularités du pays : une population
nombreuse et en croissance, une répartition géographique complexe avec des zones difficiles d’accès, un déficit en ressources humaines spécialisées, une couverture inégale des infrastructures sanitaires et numériques, ainsi qu’un niveau variable de littératie en santé au sein de la population. Elle devra également intégrer les déterminants socioculturels et environnementaux qui influencent la santé, notamment certaines pratiques alimentaires et
comportementales pouvant favoriser l’émergence de risques sanitaires,
comme la consommation de viande de brousse, l’exposition à certains vecteurs ou encore les difficultés d’accès à une information sanitaire fiable.
Ainsi, la mise en place d’une politique nationale de prévention efficace nécessite au préalable une analyse approfondie du contexte congolais,
incluant une cartographie des besoins, des facteurs de risque, des ressources disponibles, des capacités institutionnelles et des réalités communautaires.
La prévention en RDC ne pourra être durable que si elle est pensée avec les réalités du terrain, avec les communautés et pour les populations, en combinant expertise scientifique, engagement politique, innovation, éducation sanitaire et participation citoyenne. C’est à cette condition que la RDC pourra passer d’une logique principalement réactive face aux crises
sanitaires à une approche proactive, et résiliente de la santé publique.
Références bibliographiques
1. 2. World Health Organization. Global Health Estimates. 2024.
World Health Organization. Immunization Agenda 2030. 2020.
3. World Health Organization. World Health Statistics 2024.
4. Omran AR. The Epidemiologic Transition: A Theory of the Epidemiology of
Population Change. Milbank Memorial Fund Quarterly. 1971.
5. Organisation mondiale de la Santé. Health Promotion Glossary. 2021.
6. Organisation mondiale de la Santé. Primary Health Care: Operational
Framework. 2020.
7. Africa CDC. New Public Health Order for Africa. 2023.
8. Banque mondiale. World Development Report: Investing in Health. 1993.
9. Jamison DT et al. Disease Control Priorities (3rd ed.). World Bank, 2018.
10. The Lancet Commission on Investing in Health. Global Health 2035. 2013.
Écrit par :
Dr Bienvenu ILEKA ILONGO
Expert en Vaccinologie et Prévention
Doctorant en Education Thérapeutique
MPH Student
